Premier temps 

C'était il y a, quoi, douze ans? Chez Michel Tremblay. Pour l'anniversaire de Brassard. Il y avait là toute une foule. Et, en son sein, un petit groupe de gars un peu plus âgés que moi qui ne se sont pas lâchés de la soirée. Gilles Renaud. Pierre Curzi. Et deux ou trois autres. Ils étaient en état de choc. La veille ou l'avant-veille, Robert Gravel était mort soudainement, sans avertissement, comme frappé par un éclair. Et les gars n'en revenaient pas. En les écoutant, je comprenais que leur choc, en plus d'être le choc de la perte d'un ami, tenait au sentiment qui venait de surgir en eux de la proximité de la mort. Robert, l'intuable, la tornade humaine, venait de casser en deux sur un claquement de doigts. Pour la première fois, sans doute, les gars trouvaient sur leur route la mort, pas accidentelle, «d'un de la gang».  Un véritable tremblement de terre.

Moi, les écoutant, c'était un tout autre choc, qui me renversait. Parce que, tous, ils étaient straights. Moi, gay. Et qu'en présence de la mort, cela faisait, ce soir-là, toute la différence du monde.

Alors qu'eux découvraient le surgissement de la mort, moi, déjà à cette époque, je me sentais à peu près comme devait se sentir, au retour du front, un soldat ayant survécu à l'une des grandes guerres: à peine descendu du bateau, déjà hanté par le souvenir d'une multitude d'amis qu'il ne reverra jamais. Il y a des pans entiers de ma jeunesse dont tous les témoins sont morts avant même que je n'aie atteint mes quarante ans. Des partys de fête de six, sept, huit convives... dont je suis le dernier survivant.

Ce soir-là, les gars vivaient un choc qui, dans ma vie, a  frappé alors que j'avais à peine la moitié de leur âge. Et qui a frappé des dizaines de fois. Jusqu'à croire qu'un ami ou une connaissance que je n'avais pas croisé depuis dix mois avait sans doute de fortes chances de ne  plus pouvoir l'être, croisé.

Ce soir-là, chez Michel, je regardais et écoutais les quatre, cinq gars et, pour la première fois, je contemplais le gouffre culturel qui existe, même au sein d'un groupe d'artistes, au coeur d'une toute petite société, face  à une idée aussi cruciale que celle de sa propre mort. Et, donc, de sa vie. Et, donc, de soi.