«Un uniforme, c’est un avant-projet de cercueil», ironisait Boris Vian, en parlant du militaire. Mais dans le civil, à quoi sert le port d’uniforme?
À rassurer le public, sans doute. Quand les chauffeurs d'autobus font la grève de l'uniforme, on se demande si l'homme en jeans et en t-shirt qui est au volant saura toujours conduire ce gros engin rempli de passagers. Le designer Jean-Claude Poitras met sa casquette d'humaniste pour nous parler de l'impact positif de l'uniforme.
J'exerce le métier de designer de mode depuis plus de 35 ans. La création de collections de prêt-à-porter, tant féminines que masculines, a toujours été au coeur même de ma démarche professionnelle et artistique. Je n'avais jamais envisagé la possibilité qu'un jour je puisse concevoir des uniformes. Pourtant, tout au long de ma carrière, j'ai été mandaté maintes fois par plusieurs sociétés, allant de Radio-Canada à Postes Canada, d'Hydro-Québec à Air Canada, afin d'élaborer pour eux des vêtements corporatifs distinctifs. Ce qui me semblait être au départ un exercice de style pas très créatif s'est transformé pour moi, au fil des ans, en défi très inspirant.
La tradition de prestige rattachée au port de l'uniforme a su traverser le temps et les époques, et véhicule encore de nos jours des symboles importants comme le respect, la dignité, la compétence et le professionnalisme.
Travailler en Lauren, Lacroix ou Armani
J'ai constaté, au cours des dernières années, que les dirigeants d'entreprises étaient de plus en plus soucieux de vouloir doter leurs employés de vêtements portant une signature de qualité et qui refléteraient davantage leur image corporative. Le code vestimentaire vient ainsi renforcer et boucler, en quelque sorte, le processus de «branding» jugé aujourd'hui essentiel.
Face à ce phénomène incontournable, le Québec a pris beaucoup de retard si on le compare à l'Europe ou aux États-Unis. À titre d'exemple, les pompiers de New-York portaient déjà, il y a plus de 15 ans, des uniformes signés Ralph Lauren, idem pour les policiers romains qui ont toujours fière allure en Giorgio Armani. Plus récemment, les agents de bord d'Air France ont commencé à défiler avec panache dans une collection exclusive créée pour eux par Christian Lacroix. Les exemples de designers ayant apporté leur griffe et leur expertise à des vêtements corporatifs sont innombrables à travers le monde. Au Québec, je fais encore figure de pionnier.
«Relookage» hospitalier: des infirmières en Poitras
L'hôpital du Sacré-Coeur de Montréal a fait preuve de leadership en me demandant de concevoir les tenues vestimentaires de leur personnel soignant, ce qui est une première au pays. Créer une telle collection n'a rien d'un egotrip de designer. Cela demande une grande modestie, du doigté et une qualité d'écoute pour être en mesure de proposer des vêtements qui correspondent le mieux possible aux attentes du client. Il s'agit de bâtir ensemble un véritable partenariat et une collaboration de tous les instants.
La longue gestation d'un uniforme
Pour que ce processus créatif réussisse, il faut en premier lieu la mise sur pied d'un comité qui doit compter parmi ses membres des employés qui testeront et porteront éventuellement ces uniformes, ainsi que des dirigeants capables de prendre des décisions et de respecter un échéancier pour assurer le bon déroulement de toute l'opération. Mon rôle de créateur, mais aussi de guide, doit s'appuyer sur une équipe solidaire, dévouée, engagée, déterminée et complice, afin d'assurer le succès de notre démarche collective.
Lorsque je reçois un mandat, j'élabore un plan d'action en plusieurs étapes, lequel doit respecter un calendrier strict et précis. Dès le départ, des réunions et des consultations avec les membres de la direction et du personnel sont planifiées. J'accompagne également les employés pour les observer dans leur milieu de travail et ainsi mieux comprendre et mieux cibler leurs besoins.
Lorsque j'ai emmagasiné suffisamment de renseignements, je mets en branle les étapes de recherches des matières, d'élaboration des couleurs et de conception des styles sur croquis. De façon générale et avec l'accord de mon partenaire, je propose trois concepts différents pouvant aller du classique renouvelé à une option plus audacieuse. Je garde toujours en tête que ces styles devront convenir à la vaste majorité des gens de toutes tailles, âges et origines et qu'ils devront également avoir un côté intemporel pour bien traverser le temps.
Après la sélection des styles, des matières et des couleurs, je développe les patrons pour confectionner les premiers échantillons qui seront portés par des membres du personnel, tant pour juger de l'aisance, de la pertinence et du look des modèles, que pour mettre à l'épreuve la durabilité, la facilité d'entretien et le confort des tissus.
Puis, suite aux observations et aux recommandations de ceux qui les ont testés, j'apporte les correctifs et les modifications nécessaires aux vêtements et de nouveaux prototypes sont confectionnés dans le tissu et la couleur choisis, pour les tests ultimes et les approbations finales. Ce long processus est donc un exercice qui ne s'improvise pas et qui demande de l'expérience, de la rigueur et de l'imagination.

