Cher Bernard! Celle-là vient me chercher profondément. Depuis plus de 40 ans que je travaille, des «pas de cerveaux» et des «ti-Jo gros bras», j'en ai vus pas mal.

Le harcèlement est la peste moderne des milieux de travail. «Y prend pas les jokes!» C'est le type d'argument que le harceleur va servir à son employeur qui voudrait «policer» ou «civiliser»  son milieu de travail.


C'est le dossier le plus pourri à gérer pour un patron. Le harcèlement est une gangrène insidieuse. Je te vois très bien à ton travail, à te faire gruger l‘estime de soi à coups de langue sale et de commentaires mesquins. Le supplice de la goutte mille fois répété. Je sais aussi pertinemment que le commentaire du matin doit sûrement ressembler à la joke plate du break et à la farce dégueulasse du dîner. Le harceleur est un prédateur, un destructeur, il ne lâche pas sa proie facilement.

 

Discuter pour faire comprendre

Il y en a qui finissent par comprendre qu'une joke et une niaiserie, ce n'est pas la même chose. Je te suggère d'avoir une discussion honnête et simple avec ton harceleur.

Être sincère, calme et clair

Je comprends très bien ta réaction. La peur, naturellement, est le premier et le plus important instrument du maestro harceleur. Dis-lui simplement que tu souhaiterais qu'il arrête ça, le plus simplement et sincèrement du monde. De là, deux choses peuvent se produire: ou bien le gars va te rire au nez et te faire son pire mauvais coup, ou bien il aura peut-être une illumination et il se dira qu'après tout, ceci est stupide et on arrête. Cette deuxième réaction, qui est souhaitable, est aussi la plus probable, et peut-être que ton tourmenteur se croit drôle, sans réaliser à quel point il est blessant.

Mais dans les deux cas, tu gardes ton calme, tu restes calme mais ferme, clair, net et précis. Genre: «Tout ça me dérange vraiment mais je pense que NOS journées sont assez difficiles sans qu'on les empire (l'usage du «nous» l'aidera peut-être à réaliser qu'il est comme toi: parfois ça marche mais ça peut prendre un peu de temps). Surtout, pas de cris, pas de confrontation et pas ton poing sur sa gueule (même si tu en as terriblement envie).

S'il le faut, passer voir le patron

Si c'est un cas lourd, qu'il est insensible à ta demande, ça se complique. Une conversation avec le patron a souvent le même effet que de verser de l'essence sur un feu de camp. Pas grave! Tu luttes pour ta survie, mon homme, et DEBOUT! C'est l'étape obligée. As-tu des alliés dans ta démarche? Une conversation en groupe peut faire réaliser à Mr Wonderful qu'il ne fait pas juste t'attaquer mais qu'il pourrit l'atmosphère de travail.

Tracer ses limites et se faire respecter

On vit dans un curieux monde où chaque petit nombril aime bien sa tranquillité; quand la merde se met à gicler, personne ne veut être dans la trajectoire (pardonne mes mots crus, mais ça me tripatouille en dedans tout ça !).

Ton adversaire le plus coriace, c'est peut-être toi-même, bien plus que Jos Bleau qui se moque de toi. Oui, mon Bernard. Quand te lèveras-tu pour tracer la ligne de ce que tu es? Ça, c'est à toi de le décider. Dis-toi que plus tu attendras, plus ce sera douloureux. Il ne faut pas essayer de comprendre ton bourreau. Il faut que cessent la situation et ta souffrance. Il est intraitable? Il est menaçant? Dis-toi que c'est là que le fun commence: parce que c'est à partir d'ici que tu te prends en mains. Dans la bataille qui s'engage, c'est toi qui as tous les droits.

Porter plainte

Mais non, tu as seulement un gorille à tes trousses dans la jungle du travail (je demande pardon aux gorilles pour cette analogie: ils sont certainement plus civilisés que le harceleur en question). Combien de fois j'ai lu ce graffiti si flatteur sur les murs des salles mécaniques: «Després est un chien sale» et bien d'autres, tout aussi inspirés (rires)! 

Le pire scénario est que le patron s'en foute et que le gorille empire. Là, tu te ramasses, mon gars,  et tu clenches la phase juridique des choses, avec rapport de harcèlement remis à l'employeur. Je sais, le rapport contre un confrère, ça ne te sourit pas, mais il va rester con, ce frère, de toute façon. Après tout, et même après l'honnête tentative d'explication que tu as voulu avoir avec lui, cette plainte ne sera jamais aussi grave que les injures que lui, il te balance.

Éviter le silence et la fatalité

Si l'employeur joue au grand disparu, il faut que tu dénonces ces faits. Le silence et l'isolation sont tes pires ennemis. Vérifie la mécanique juridique et administrative qui gère ces problématiques au Québec: la Commission des normes du travail. Leur site Internet est très bien fait. Ça peut paraître un peu compliqué, mais prends ça un morceau à la fois, va chercher de l'aide, entoure-toi d'amis.

Dis-toi que chaque pas que tu franchis pour te défendre, tu reconstruis TA dignité  et tu contribues à repousser un peu plus les gorilles dans leur cage, où ils n'ont qu'à peler la banane de leur stupidité. Tu ne travailles pas juste pour toi mais aussi pour tous ceux qui ont un gorille sur leur chemin. Garde ta plainte vivante: elle est l'oxygène de ta survivance. Je te laisse ici en disant que subir, se taire, faire semblant que ça va changer, tout ça ne sert qu'à repousser dans le temps la fatalité des choses. En attendant que les choses changent, dis-toi que l'imbécile, c'est lui.  Petite consolation, en «acompte» de la «réparation» à venir. 

Bonne chance!