Vous avez raison de vous poser la question, car la dérogation dont vous parlez n'est accordée que pour des cas «exceptionnels». De fait, elle pourrait être néfaste pour un bon nombre d'enfants. Dans quelle situation une dérogation est-elle souhaitable? La dérogation répondra prioritairement aux besoins des parents ou à ceux de l'enfant concerné.
La perspective historique
L'intérêt de la dérogation est surtout historique. Autrefois, la majorité des enfants ne fréquentaient pas des milieux de garde professionnels et stimulants où on apprend à apprendre. Certains enfants demeuraient à la maison jusqu'au premier jour de maternelle, voire même, de première année. De leur coté, des enfants des grandes familles s'ennuyaient probablement à la maison, coincés en sandwich entre les plus grands déjà scolarisés et les plus petits toujours accrochés aux jupes de leur maman. Mais de nos jours, un enfant en besoin de stimulation cognitive peut parfaitement trouver réponse à ses besoins ailleurs qu'à l'école.
L'analyse de la situation
Il est important de bien analyser la situation. Vous décrivez votre fille comme étant plus mature et démontrant plus d'habiletés que les jeunes de son âge, du moins dans son groupe à la garderie. Cette constatation est-elle objective?
La comparaison avec les autres enfants n'est pas suffisante. Vos observations pourraient effectivement valider la nécessité de faire évaluer votre enfant pour une dérogation. Je vous parle franchement: il faut voir si cette enfant est stimulée parce qu'elle veut toujours en savoir plus et a un réel besoin que l'on nourrisse sa curiosité intellectuelle, ou si ce sont les adultes qui l'entourent qui insistent sur cette constante stimulation, parfois peut-être inadéquate, non pertinente, et qui a pour but de rassurer les parents eux-mêmes sur la nature exceptionnelle leur enfant.
Les critères développementaux
Une dérogation sera éventuellement recommandée, et encore là rarement, suite à l'observation de l'enfant dans son milieu naturel (maison, garderie, milieu de garde familial) et à la suite de tests psychométriques effectués par un psychologue. Seul un psychologue peut légalement faire passer les tests nécessaires pour établir le plus scientifiquement possible la pertinence de priver un enfant d'une année préscolaire. Parmi ses observations, le professionnel s'intéressera aux points suivants:
La capacité intellectuelle de l'enfant: l'enfant doit se démarquer au niveau verbal et non verbal. Il doit avoir de la facilité à s'exprimer et à interagir avec d'autres personnes.
La maturité socio affective de l'enfant: à l'aide d'observation en garderie ou dans une situation de socialisation, on évalue la maturité de l'enfant en présence de ses pairs. On évalue aussi sa relation avec l'adulte en autorité.
Le développement psychomoteur de l'enfant: on observe particulièrement la motricité fine chez l'enfant en l'évaluant sur sa manipulation des objets, l'utilisation d'un crayon ou de ciseaux, la connaissance de certaines parties de son corps, etc.
Le psychologue doit aussi prévoir les préjudices potentiellement causés à l'enfant s'il n'y a pas dérogation.
Le sens commun
L'évaluation psychologique et quelques réflexions d'ordre plus philosophique vous donneront les informations nécessaires pour prendre votre décision. Ultimement, c'est aux parents de décider de la pertinence d'une dérogation pour leur enfant quand les tests donnent des résultats favorables. Les parents doivent cependant faire objectiver et valider la nature «exceptionnelle» des capacités de leur rejeton tout en gardant en tête que ce n'est pas parce que l'enfant a les capacités de le faire qu'on DOIT le faire. Un enfant peut avoir les capacités cognitives, émotives et sociales pour entrer plus tôt à l'école sans que ses parents soient pressés de le lancer dans la course à la performance, surtout si l'enfant semble parfaitement heureux à la maison ou dans le cadre ludique et joyeux de la garderie.
Les cours de musique, d'anglais, de dessin, de gymnastique artistique ou autres activités stimulantes pourraient apaiser la soif de connaissances de votre enfant. Quoiqu'il en soit, votre fille ne perdra pas une année si la dérogation n'est pas appropriée pour elle. Dans une société où la performance à tout prix est valorisée, parfois aux dépens de la qualité de vie, on doit se questionner sur la pertinence de la dérogation scolaire.
Écoutez votre petite voix tout en faisant confiance au professionnel qui évaluera votre fille. La meilleure décision se présentera d'elle-même si vous ne perdez jamais de vue le véritable bonheur de votre enfant.
Source
Lemieux, J. Bureau de consultation en adoption de Québec, Le monde est ailleurs, 2008.

