La route des esclaves

Ailleurs dans Ouidah: «le marché aux enchères». C'est ici que les «amazones» venaient livrer leurs captifs pour aussitôt repartir en chasse, à l'affût de jeunes filles en fleurs et d'hommes grands et forts. C'est ici que les rois trahissaient leurs sujets en les vendant comme du bétail aux Blancs en échange de quelques mousquets.

De Ouidah, vers nulle part, «la route des esclaves» doit bien faire 5 kilomètres, J'y croise des hommes qui creusent des coulées au pic et à la pelle pour éviter que la route ne soit inondée en saison des pluies. Jeunes et silencieux, torses nus, les muscles couverts de sueurs, ils lèvent les yeux vers moi, et je sens dans leur regard que jamais rien ne pourra effacer les traces de l'esclavage encore toutes fraîches. Les siècles passent, mais jamais les blessures de l'esclavage ne se cicatriseront. «Un jour l'Afrique se vengera», écrivait le poète sénégalais David Diop.

En bordure des marais, des sculptures de bois naïves aux couleurs vives plantées sur des piquets blancs et représentant les divinités. Au bout de la route, flottant entre ciel et mer, surgit une arcade gigantesque: c'est «la porte du non retour». Y sont gravés des bas-reliefs figurant les sévices infligés aux esclaves enchaînés. Et quand on franchit le seuil de «la porte du non retour», on se retrouve face à une plage blanche de toute beauté qui s'étend à l'infini face à une mer bleue d'une rare violence: c'est là qu'on les parquait comme du bétail sur des navires, là que commençait leur dérive au gré des flots vers l'Amérique.

La plage est déserte. En me retournant, j'aperçois de chaque coté de l'arcade deux «revenants» (Eguns). Ce sont mes premiers «revenants». Le regard tourné vers l'océan, on dirait des êtres humains parés de costumes aux couleurs vives recouverts de paillettes, de coquillages et de broderies. Ces «revenants» ont une force symbolique et une vie propre pour les adeptes du vaudou: n'attendent-ils pas le retour de leurs frères exilés? Ne sont-ils pas les gardiens de la mer, prêts à intervenir promptement si l'envahisseur tentait de revenir à nouveau?

Une cérémonie vaudoue

Retour au village de Ouidah. J'entends des djembés, j'entends des voix et des chants Au milieu de la foule, des danseurs ont revêtu des vêtements scintillants des divinités féminines. L'un d'eux me frappe: il incarne «Mamywata», la déesse de la mer: l'homme a le corps recouvert d'écailles luisantes. Il est suivi par le « dieu tonnerre» (Chango), dont le vêtement métallique phosphorescent s'étend pareil à un éclair traversant le ciel. D'autres divinités sont entrées dans la danse, toutes représentées par des hommes déguisés en femmes.

Pendant que la danse bascule progressivement vers la transe, un homme long et mince au regard tranquille, circule calmement avec son sceptre d'or au milieu de la foule. Il a la tête recouverte de plusieurs stetsons superposés: c'est le pape du vaudou. Contagieuse, la transe atteint maintenant les dieux et les hommes, tandis que les «dignitaires» du culte vaudou, eux, demeurent impassibles comme leur pape.

J¿entends des paroles, j'entends des sons et des incantations, borborygmes et chuintements qui dépassent l'entendement: envoûtés, les initiés ne sont-ils pas en train de franchir le mince fil qui sépare la vie de la mort, le ciel des ténèbres? Cette possession n'est-elle pas l'expression d'un contact direct entre les dieux et les hommes? Qui donne un sens à l'insoutenable condition humaine?