Si la gourmandise, dans son acception française, était réellement un péché, il faudrait réécrire le Nouveau Testament. Par exemple, dans la parabole de l'enfant prodigue, le père ne devrait plus ordonner de tuer le veau gras pour fêter le retour de son fils.

Le Créateur, en obligeant l’homme à manger pour vivre, l’y invite par l’appétit, et l’en récompense par le plaisir.

Jésus, qui lui donne raison sur toute la ligne, aurait mieux fait de raconter ceci à ses disciples: «pour fêter le retour de son fils, le père ordonna qu'on fit chauffer l'eau pour les macaronis de blé entier». Et le frère aîné n'y aurait pas vu de quoi faire un plat.

Tout cela n'est qu'un malentendu imputable à une mauvaise traduction. Le mot «gourmandise» n'a guère d'équivalent dans les autres langues. En anglais, en allemand ou en italien, c'est plutôt la gloutonnerie que dénonce le catéchisme. Il y a ici une grande injustice à l'encontre de la langue de Rabelais. Nous sommes punis pour la richesse de notre langue: autant accuser une diététiste de prôner la diversité alimentaire!

Le vrai péché

C'est ainsi que Lionel Poilâne, le boulanger le plus célèbre de l'histoire, décédé dans un accident d'hélicoptère en 2002, et vénéré par les plus grands cuisiniers, avait, avec 28 personnalités françaises, rédigé une supplique pour demander au pape Jean-Paul II d'amender l'appellation du péché de gourmandise et de la remplacer par le terme «gloutonnerie». Voilà un vrai péché!

Qu'est-ce que la gourmandise?

C'est une action de grâce, tout simplement. Pas une faute. «Nous rendons grâce au Seigneur pour la hure de porcelet et l'oeuf mollet de caille, l'échalote griselle confite, les haricots verts, les champignons matsutake marinés et le pain brioché maison de Normand Laprise.» Quel péché pourrait-il y avoir à goûter quelque chose d'aussi bon? (Et au prix que ça coûte, il y a peu de risque pour qu'on en consomme à l'excès.)

M. 2 nous a quittés et M. 16, qui le remplace, n'a pas encore répondu à la supplique des gastronomes. Son pontificat est encore jeune et il y a des problèmes plus urgents à régler: par exemple décider si les femmes ont une âme, vieille question qui hante les arcanes du Vatican depuis au moins 100 ans! Nous plaisantons, bien sûr.

Nous allons prendre un peu d'avance sur le Saint-Siège et donner raison à Poilâne: Vive la gourmandise! Un autre catéchisme célèbre, celui de Brillat-Savarin, proclame d'ailleurs: «le Créateur, en obligeant l'homme à manger pour vivre, l'y invite par l'appétit, et l'en récompense par le plaisir». Quelle faute pourrait-il y avoir dans cette relation de cause à effet?

  

Lire notre dossier sur les maladies du goût.