Enfant, ma fille ne terminait jamais ses dessins. Assise à ses côtés, je m'appliquais sur mon propre dessin puis je l'invitais à terminer le sien. Je faisais le clown et coloriais avec elle jusqu'à ce que le dessin soit de multiples couleurs. Et c'était la même histoire qui se reproduisait chaque fois. Ma fille dessinait des traits grossiers sur la feuille et laissait le tout avec à peine quelques couleurs. Je recommençais mon cirque et nous terminions l'oeuvre ensemble pour me satisfaire, moi et seulement moi. Elle dessinait un arbre et je lui proposais d'y ajouter des pommes, des fleurs et pourquoi pas un oiseau sur la branche? Elle dessinait une maison et il fallait que je lui propose des rideaux à pois dans les fenêtres et une chandelle pour illuminer le tout. Nous dessinions des robes pour en faire une collection imaginaire et il fallait que je lui propose des lignes, des courbes...

Le rôle de l'adulte

Dans le lit, le soir, une multitude de questions venait me hanter... est-ce que ma fille sera de ceux qui débutent et ne terminent jamais ce qu'ils commencent? Pourquoi laisse-t-elle ses dessins inachevés? Comment pouvait-elle être satisfaite d'un dessin avec une seule couleur? Mais surtout, pourquoi, moi, j'y accordais autant d'importance? Pour bien faire, pour réussir mon rôle de parent?

Enfin! Un jour, (merci à ma fille!), elle a fait un magnifique dessin sans couleur et elle s'est retournée vers moi en me disant, si gentiment mais fermement quand même, «Maman, mon dessin est beaucoup plus intéressant sans couleur, ce sont les gens qui le regarderont qui imagineront les couleurs, ils les inventeront dans leur tête!»... Le message était passé! Et moi, je suis restée là, à me dire que je voulais trop, tout le temps, et que ma fille d'amour était là pour me faire comprendre...

L'enfance est un monde en soi.

Je m'émerveille chaque fois que je discute avec un enfant. Ses mains qui ponctuent l'histoire, ses yeux où se déroulent l'aventure, ses expressions colorées de coups de pinceau impressionnants... C'est un festin pour l'âme. Un des rares instants où nous vivons le présent et rien d'autre. L'enfant est celui qui nous tend toujours la main avec pureté, celui par qui on entrevoit encore l'espoir et qui donne l'amour simplement comme on prend un bonbon sucré.

Les enfants seront ce que nous sommes

Chaque regard, chaque bonheur, chaque doute que l'on pose sur un enfant sont sans doute une cicatrice douce, légère ou profonde qui tisse l'adulte qu'il deviendra. Je garde en ma mémoire le merveilleux de la petite enfance de mes enfants, mais aussi quelques égratignures, quelques tempêtes qu'ils ont découvertes malgré eux, malgré moi. Rien dans ce monde n'est parfait et c'est dans cette incapacité d'atteindre le paradis que naissent les couleurs mal agencées qui nous font sourire, que naissent les phrases poétiques qui nous font rêver et qu'ainsi se créent la révolte nécessaire et le bonheur essentiel. C'est dans cet imaginaire parfois réel que tout petits nous apprenons les danses les plus gracieuses et les plus maladroites. Il nous est impossible de ne transmettre que la beauté des choses à ceux que l'on aime tant. Mais la conscience de l'importance de l'héritage que nous léguons chaque instant doit nous accompagner sans compromis dans ce rôle de guide.

Cheminer pour son enfant: la responsabilité du parent

Par ce qui est dit, par nos réactions, par nos gestes, par nos silences, nous dessinons ce que devient notre enfant. Par nos mots violents naît l'agressivité et par notre patience naissent l'écoute et la compréhension. Il nous faut, comme parent, beaucoup d'humilité et d'ouverture face à ce qui est différent de nos propres cheminements, de nos propres aspirations.

Nous avons tous une immense responsabilité face aux enfants et aux jeunes. Les faire sourire, réfléchir, éveiller en eux l'importance des passions dans nos vies, leur permettre d'entrevoir cet espace de la création sous toutes ses formes comme une porte ouverte sur des guérisons possibles et sur un certain état de bonheur. Tout un défi que nous devons relever avec humour et compassion.

Parfois, je remarque des jeunes aux ailes coupées qui désirent s'envoler, mais la vie les a placés en haut de l'arbre et ils sont tombés. Blessés et sans comprendre, ils regardent le monde se déplacer à toute vitesse. Ils n'ont plus les repaires nécessaires pour croire que l'on peut à nouveau voler. Alors, au pied de l'arbre, ils sont en cage parce que l'âme a besoin d'un peu de douceur et du temps des autres.

Mais qui suis-je, parent, adulte?

Un enfant heureux?

Un enfant qui crie trop fort et souvent?

Un enfant qui marche libre contre le vent sans se soucier du temps qui passe?

Un enfant de plus en plus violent?

Un enfant qui s'arrête et admire?

Un enfant qui serre les poings?

Un enfant qui ouvre les bras?

Un enfant figé au pied de l'arbre?

Un enfant qui déploie ses ailes et qui vole?

Nous sommes enfants. Le corps se courbe, l'âme ride un peu. Il ne reste qu'à espérer que nos coeurs deviennent de plus en plus grands pour que les enfants de la terre demeurent des enfants en toute dignité.