Étymologiquement, la colère exprime la sécrétion de bile noire, humeur corporelle supposée par les Anciens. Pourquoi donc ce sentiment a-t-il stigmatisé en péché capital?
La colère naît de la frustration, de l'injustice et de l'impuissance, et quand elle s'exprime, elle est généralement réprimée. Seuls les puissants ont le droit d'exprimer leur colère en toute impunité. L'enfant n'a pas le droit de se fâcher contre ses parents. Le serveur n'a pas le droit de se fâcher contre son client. L'employé ne peut se fâcher contre son patron. Les Hommes n'ont pas le droit de se fâcher contre Dieu.
Dieu peut, lui, déclencher le déluge sans se mouiller. Le patron, lui, peut tomber sur son employé sans se faire congédier. Le client, lui, peut se plaindre de la nourriture sans perdre son pourboire. Et si les parents se fâchent, les enfants n'ont pas le pouvoir de les envoyer réfléchir dans leur chambre.
Tous ne jouissent pas de la même liberté d'expression de leur colère. Mais tous la ressentent. Pour l'extérioriser, il s'agit de trouver un plus petit que soi, ou de s'assurer qu'on est nombreux. La sainte colère du sage doit soulever la foule, sinon un sage en colère, ce n'est qu'un vieux qui débloque.
Un péché, la colère?
Sommes-nous en train de faire ici l'apologie d'un péché capital, celui de la colère? Si les Docteurs de l'Église veulent nous la mettre en garde, c'est sans doute dans notre propre intérêt. Les péchés capitaux ont tous en commun d'engendrer des vices qui sont d'abord néfastes pour le pécheur lui-même: paresse, luxure, gourmandise, envie, orgueil, avarice et colère sont des virus qui vous rongent de l'intérieur, qui vous consument et qui vous déshumanisent. C'est à vous que ça fait mal, pas aux autres! Et c'est ça que le catéchisme ne supporte pas. Pour que la colère soit tolérée, il faut donc s'assurer qu'elle soit bien dirigée contre quelqu'un d'autre. Trouvez-vous un faible ou mettez-vous à plusieurs, et allez-y franchement. Vous verrez: ça soulage.

