Au lieu de quoi il dut se contenter d'un choix bien ordinaire. Sans réflexion, comme si la proposition allait de soi, je lui répondis: guéri. Je sentis aussitôt que l'andouille me prenait pour un imbécile.

 

Comment pouvait-il savoir, lui qui respirait les vitamines, les omégas triplés, les certitudes convexes et l'espérance de vie, qu'il venait d'entendre le plus beau mot de toutes les langues, celui qui met un terme à l'angoisse, aux tourments, à la douleur, et que chaque homme rêve de pouvoir murmurer au moins une fois dans sa vie. Pour lui ou pour autrui. Guéri. Et tout est dit. Guérir, c'est revenir d'un exil forcé, borné de Lorazepam ou de Propanolol, d'espérances craintives et d'effets secondaires, de toutes ces saloperies cumulatives qui fondent et fécondent la maladie. L'horreur de l'hospice, l'odeur de la pisse, le corps qui ne sait plus ce qu'il doit faire, ni à qui il doit obéir, ni à qui il appartient.

 

Et l'humiliation. Et l'isolement. La maladie est avant tout un retrait, une mise à l'écart, un enfermement dans des sortes de limbes médicamenteuses où l'on ne croise que d'autres prisonniers terrifiés, semblablement murés dans leurs numérations globulaires. Sous prétexte, sans doute, que «tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort», un courant de pensée besogneusement scientiste et pieusement catholiciste voulut nous faire croire, il fut un temps, que la maladie avait un pouvoir formateur, curateur, éducateur, et que l'homme, petit monsieur s'il en était, s'épanouissait et grandissait dans la douleur, la purulence et l'infection. Bref, qu'il y avait à apprendre de la déréliction.

 

Alors que la maladie n'était qu'un piètre et vulgaire sport individuel, un combat invisible dépourvu de morale et de règles, où toujours succombait le plus faible. Bien sûr, ce ne sont là que truismes et évidences simplistes cumulées. Pourtant, face aux jovialistes lexicaux, je maintiendrai toujours que le plus beau des faire-part sera toujours une bonne formule leucocytaire, une urée de 0,35 g/l et une vitesse de sédimentation inférieure à 15 mm en première heure et à 30 mm en deuxième heure. Des petits indices qui, les uns après les autres, vous donnent simplement à croire que cette fois-ci, ça y est, vous êtes guéri.      

 

Jean-Paul Dubois, Prix Femina 1984, auteur d'une dizaine de romans, de recueils de nouvelles et de plusieurs essais, a une plume tragique et drôle. Puissante, elle transcende aussi la vulgarité de la maladie.