Depuis quelques années, la santé occupe un tel espace sur la place publique qu'il y a lieu de se demander si le Québec n'est pas en proie à «l'obsession de la santé parfaite». Qu'elle s'exprime par des attentes démesurées vis-à-vis de la médecine ou par la nécessité de «responsabiliser» les gens face à leur santé, cette tendance est une diversion et repose sur une double méprise.

D'abord, la médecine est un art qui ne pourra jamais fournir les certitudes que l'on attend des sciences exactes; ensuite, la santé est avant tout une affaire sociale qui repose sur un projet de société porteur de sens et de solidarité, aux antipodes de la guerre de tous contre tous que nous propose la mondialisation avec son impératif de compétitivité.

Les marchands de bonheur ont pour réputation d'être des charlatans, mais il faut admettre qu'ils ont réussi un coup de maître. En accolant à leurs produits l'étiquette «santé», ils sont en voie de faire disparaître jusqu'à la moindre trace de méfiance et d'esprit critique. L'industrie du médicament, par exemple, illustre on ne peut mieux cette tendance: fatigue, insomnie ou agitation, stress ou anxiété, calvitie, impuissance, tristesse, flatulences ou éructations, tout problème réel ou appréhendé a désormais sa pilule, et le «Québécois moyen» en consomme 750 par année, sans compter ce qu'il achète en vente libre. C'est ce qu'affirme Paul Arcand dans son film Québec sur ordonnance.

Mais la santé ne consiste pas à se soucier de plus en plus de soi-même et à surveiller la moindre perturbation de son état. Elle comporte nécessairement, à la fois comme cause et comme résultat, un certain sentiment de bien-être qui rend oublieux de soi-même et qui nous permet de mordre dans la vie au point d'en oublier parfois l'effort ou la fatigue. Paradoxalement, elle est authentique dans la mesure où elle tend à disparaître du champ de nos préoccupations. L'obsession de la santé, même imparfaite, est donc une contradiction dans les termes, un oxymoron qui en fait une fraude en plus d'une tyrannie.