La santé parfaite, une utopie
Qu'obsession et santé soient deux notions incompatibles, c'est bien connu. Que le marchandage de faux remèdes relève de la fraude, c'est tout aussi évident. Ce qui l'est moins, ce sont les limites inhérentes à la médecine et à tout système de santé, comme l'illustre l'exemple et les réflexions qui suivent.
Après des mois d'investigation, une jolie dame de 87 ans recevait, il y a quelques semaines, un verdict terrible. Alors que se terminait la session du programme d'études françaises auquel elle était inscrite à l'université McGill, elle apprend qu'elle est atteinte d'un cancer envahissant du col utérin, une lésion rare à cet âge et pour laquelle elle doit subir six semaines de radiothérapie.
Elle avait initialement consulté un médecin pour un problème en apparence banal: une jambe enflée, sans douleur ni rougeur. Par la suite, elle a rencontré près d'une dizaine de médecins qui ont prescrit de nombreux examens (analyses sanguines, doppler, échographie, scintigraphie rénale, ponction échoguidée, etc.) Ce déploiement d'expertise humaine et technique et l'accumulation de résultats négatifs ou non concluants ont contribué à entretenir une fausse confiance, et il a fallu six mois avant que cette dame ne soit finalement dirigée en gynécologie et que l'on pose enfin un diagnostic, un délai diminuant considérablement la probabilité de guérison.
Et pourtant, si on lui avait posé le premier jour la question qu'il fallait, le diagnostic aurait été fait et le traitement, aussitôt amorcé aurait eu de bien meilleures chances de succès. Durant tout ce temps, aucun des médecins consultés n'a eu l'idée de la questionner sur les minimes épisodes de saignement vaginal qu'elle présentait depuis des mois, mais qu'elle n'avait pas cru bon de mentionner, considérant cela comme sans importance. Or, les cliniciens savent bien que tout saignement après la ménopause est un signal d'alarme qui doit immédiatement orienter les démarches vers la recherche d'un cancer gynécologique. Alors que l'on s'employait à multiplier tests et consultations, cette question précise n'a jamais été posée.
Il ne s'agit pas ici de lancer la pierre à qui que ce soit, au contraire. Tous ceux qui ont vu cette dame étaient d'une compétence indéniable et, sans exception, ils ont fait preuve d'une sollicitude et d'une diligence exemplaires. Ils ont tout mis en oeuvre pour expliquer l'oedème de la jambe, à la recherche d'une phlébite ou d'une masse abdominale. Pas question, non plus, de culpabiliser cette patiente plus soucieuse depuis des années de sa santé cardiovasculaire que d'un organe reproducteur au chômage depuis plusieurs années.

