Le destin indissociable de la condition humaine

C'est ce que les écrivains antiques appelaient le destin, y voyant un élément indissociable de la condition humaine, impossible à éliminer sans du même coup exclure le facteur humain, cet espace de liberté où s'exerce le jugement et sans lequel la vie ne serait qu'un enfer. Pour une certaine modernité, par contre, toute concession faite à la fatalité est vue comme indigne de la grandeur de l'homme armé de la science, appelé à se rendre, comme l'exprimait Descartes, «maître et possesseur de la nature», y compris de lui-même. Ironiquement, la médecine est le lieu par excellence où vient se briser cette lubie moderne qui nourrit l'obsession de la santé parfaite.

Il y aura toujours, en médecine, une part de fatalité à laquelle il est impossible de se soustraire. Il est toujours facile, en rétrospective, de faire une revue des événements et de mettre le doigt, comme je viens de le faire, sur une ou plusieurs erreurs évitables. Mais la vie n'est pas une rétrospective, et le fait d'édicter des règles de conduite à la lumière de l'expérience passée ne peut nous mettre complètement à l'abri des aléas de l'existence et de l'erreur humaine.

Dans le déroulement des activités quotidiennes, une connaissance des règles de l'art ne suffit pas, aussi parfaite soit-elle. La véritable difficulté, à jamais incontournable, c'est de reconnaître dans la multitude de situations susceptibles de se présenter celle qui exige, et autorise, telle conduite plutôt que telle autre. En dépit des protocoles et algorithmes qui envahissent la pratique médicale depuis quelques temps, celle-ci comportera toujours une bonne part de «vol à vue».

Des utopies bénéfiques

Certaines utopies peuvent être bénéfiques, c'est bien connu. Il suffit de penser, par exemple, à celle qui commande d'aimer son prochain comme soi-même. Mais il n'en va pas de même avec cette utopie de la santé parfaite, même si elle est en mesure d'aiguillonner la recherche et d'amener à la réalisation à l'occasion de prouesses scientifiques et médicales authentiques et admirables.

Si elle est contre-productive, c'est non seulement parce que l'obsession de la santé parfaite fait fi de la finitude humaine et des limites de la science, c'est aussi parce que, dans sa forme actuelle, elle propose essentiellement la modification des comportements individuels. Ainsi, on parle de plus en plus de la nécessité de «responsabiliser» les individus. Il n'est pas rare, par exemple, qu'on suggère d'obliger les fumeurs à payer pour leurs soins de santé lorsqu'ils sont reliés au tabagisme, et on a même vu certains pneumologues refuser d'assurer le suivi médical des patients qui continuaient de fumer.