C’était les années 1970 et leur effervescence. La politique, la musique, le cinéma, l’éducation, la santé, tout était soudain mis sens dessus dessous. En médecine aussi, tout y passait: rappelez-vous seulement du livre coup de poing d’Ivan Illich, Némésis médicale, et de sa première phrase: «L’entreprise médicale menace la santé.»
Tout y passait, même la façon de venir au monde. En France, un certain Leboyer prônait «une naissance sans violence» et faisait naître les bébés dans l'eau. Ici, de plus en plus de femmes (et même d'hommes) contestaient la médicalisation de l'accouchement et réclamaient une humanisation de la naissance. On bataillait ferme sur tous les fronts: services de sages-femmes, cohabitation mère-enfant immédiatement après la naissance, présence des pères en salle d'accouchement. Les obstétriciens orthodoxes rétorquaient que ces histoires de vécus et d'émotions étaient sans véritable importance. Et que leur science et leur technologie, alors en plein essor, garantissaient l'essentiel: un bébé et une mère en santé.
Le magazine Québec Science m'avait demandé un reportage sur cette controverse, reportage qui parut en septembre 1977 sous le titre Mieux naître. J'y rapportais les propos d'un médecin accoucheur qui considérait qu'un accouchement était «pas mal plus grave qu'une opération à coeur ouvert». Un de ses confrères voyait le père comme «un intrus» dans la salle d'accouchement et ajoutait qu'il serait d'ailleurs fort heureux s'il pouvait même «se passer de la mère». Autrement dit, l'idéal/ aurait été de n'avoir devant lui qu'un utérus et son précieux contenu!
Cette vision caricaturale de l'obstétrique n'était heureusement pas la chose du monde la mieux partagée, même à cette époque. Mais elle représente, dans son excès même, ce que veut dire pour moi «la médecine d'organes»: une médecine hypertechnicienne, hyperspécialisée, hyperréductionniste, une médecine qui me semble être à la fois la meilleure et la pire des choses. Ou plutôt, la «presque meilleure» et la «presque pire» des choses.
La «presque meilleure» médecine
La «presque meilleure» médecine, d'abord. Depuis un bon demi-siècle, les progrès formidables de la médecine viennent essentiellement d'une compréhension de plus en plus fine des mécanismes du vivant, qu'il soit normal ou pathologique, et des causes des maladies. Pas un organe, cerveau compris, qui n'ait livré une partie plus ou moins importante de ses secrets. Stéthoscopes, microscopes, éprouvettes, bistouris, ordinateurs, séquenceurs de gènes et autres outils ou machines ont permis, permettent et permettront des percées fabuleuses en biologie et en médecine.
En fait, ces indéniables progrès ont commencé bien avant. La médecine moderne est née avec les découvertes, au 19e siècle, des Pasteur, Charcot, Koch. Et avec l'esprit de Claude Bernard et de sa «médecine expérimentale». Expérimentale, c'est-à-dire scientifique, rationnelle, analytique, factuelle (ce qui ne veut pas dire que l'intuition et le hasard n'aient pas leur place dans le processus de découverte). C'est ainsi, à la suite de recherches pointues et de remises en question, que sont nés les grands médicaments, les techniques chirurgicales, les moyens de diagnostic, les connaissances nécessaires à la prévention. Pour tout cela, il a fallu que des chercheurs et des médecins, dans leurs laboratoires comme en clinique, s'intéressent à l'organe, foie, coeur, rein ou doigt de pied. Puis à la cellule, au gène, à la molécule, aux phénomènes biochimiques les plus subtils. Ne parle-t-on pas aujourd'hui de «médecine moléculaire»?

