«Est-ce que votre travail à l'étranger a changé votre regard sur la santé d'ici?» Question posée par bien des journalistes à l'infirmière humanitaire que je suis, fraîchement débarquée d'Afghanistan, des côtes de l'Océan Indien ravagées par le tsunami ou de l'Afrique profonde. Après toutes ces expériences, comment mon regard pourrait-il être demeuré le même?

Je reviens d'un monde où la petite clinique du village est souvent le dernier recours, où les médicaments de base font cruellement défaut, où le mot «nosocomial» est absent du vocabulaire tant les infections et le manque d'hygiène sont omniprésents. Où ma peau blanche me donne des allures de magicienne, où le simple fait d'être venue de si loin pour aider est un baume au coeur des gens, où on baisse trop souvent les bras devant une maladie pourtant facilement soignable.

Et me voici dans un monde où les progrès de la médecine permettent d'étirer la vie, où l'escalade de la technologie n'a pas de limites, où l'on attend tout, y compris l'impossible, d'une médecine qui s'essouffle. Où les coûts faramineux des soins de santé grimpent d'année en année, où la critique est sur toutes les lèvres et la fatigue plein les bras.

Tout cela conditionne le regard, bien évidemment.

La super-médecine¿ est fatiguée!

Après plus de deux années dans le Grand Nord et à l'étranger, j'ai enfin remis les pieds dans un hôpital de Montréal. Me revoilà infirmière de département. Tournées matinales, tonnes de médicaments aux noms prometteurs. Je me suis retrouvée au coeur d'un grand ballet de médecins spécialistes, physiothérapeutes et autres «istes» et «eutes», où je devenais courroie de transmission entre un malade et un système de santé tentaculaire.

Est-ce le temps qui m'a permis de prendre du recul sur ce qui se passe chez moi, ou le contraste entre la médecine d'ici et celle d'ailleurs qui change mon regard? Je ne saurais dire. Reste que je vois les choses autrement aujourd'hui.

Mes collègues me semblent fatiguées. Les relations sont tendues dans l'équipe. Il manque encore une infirmière pour le quart du soir. Impossible de trouver une chambre simple pour Monsieur X, qui approche pourtant du Grand Départ. Et moi qui peine à trouver un  moment pour parler à sa famille.

Et si nous étions en train d'omettre le principal, tant nous sommes occupés à courir?