Les années 1990
Le 30 septembre 1998, un mardi, j'ai fait comme d'habitude, je me suis garée devant chez elle, rue Pontiac, et j'ai aidé Pauline Julien à descendre de la voiture. On venait de passer la soirée au Théâtre St-Denis où son vieil ami Raymond Devos présentait un spectacle. Elle a fait comme d'habitude, elle a pris ma tête entre ses deux mains et m'a embrassée sur la bouche. Elle ne parlait plus depuis longtemps. J'aurais dû remarquer avec quelle insistance elle avait regardé plus loin qu'au fond de mes yeux. Le matin du 1er octobre à 11 h, j'appris par un coup de téléphone que Pauline s'était suicidée dans la nuit. C'était son choix, pas facile à faire certainement. Pauline n'était plus là , un point c'est tout. Un bras en moins pour le pays, un coeur meurtri pour les poètes. J'ai connu Pauline deux ans avant sa mort. Je l'aimais avec tendresse et respect et c'est tout ce qu'elle demandait. Elle me manque. Elle nous manque.
Les années 2000
Le 1er décembre 2001, alors que s'étiolait dans la douleur et dans l'horreur ma relation de couple vieille de huit ans, j'appris par un coup de téléphone que mon amie Lucie était morte dans la nuit. Dans le silence, sans me demander mon avis, ma complice et indéfectible amie venait de s'envoler. Le lendemain, je quittais la maison pour de bon. Lucie était ma plus grande fan, supporter de tous les instants qui répondait toujours présente, même aux invitations les plus folles. Elle y croyait. Ils n'étaient pas nombreux. Avec mon père, ça faisait deux. Ici-bas, de cette tribu-là , il me restait Myra.
Le 21 juin, le 5 août, le 13 octobre en 2005. Les dates. Je me souviens des dates comme des sceaux à jamais imprimés dans ma mémoire de vivante, des bouées, des traces de crayon de prisonnier sur les mûrs d'une geôle. Ça s'est passé comme ça. Le 21 juin on a su quoi, le 5 août on a su quand, le 13 octobre... on n'a jamais su où. Où s'en est-elle allée Myra Cree qui ne croyait en rien? J'ai accompagné ma plus chère amie, ma soeur, mon mentor, mon presque miroir dans sa dernière épreuve. Elle qu'on n'avait pourtant pas épargnée et qui, toute sa vie, avait mis un pied devant l'autre pour aller loin, pour aller haut, pour aller mieux, ne résisterait pas à l'épreuve ultime. Elle l'a pourtant affrontée, bien entourée de sa garde rapprochée. Chacun ses forces, ses qualités. Je l'ai caressée, je l'ai regardée dormir, j'ai parlé de mille choses pour que fuient les idées noires. J'ai voulu l'emmener en hélicoptère à Port-au-Persil, louer un jet privé pour aller à Paris. J'ai ri tant bien que mal, et j'ai dit «je t'aime» dans le creux de son oreille, dix fois, cent fois, mille fois. Mais en vain.
Je parle. Peut-être qu'on m'entend. Mais en retour le silence est lourd. Je parle. J'en ai fait mon métier. Ma mère disait «Tu peux lui parler, il t'entend, tu sais. Il ne peut pas te répondre, mais il t'entend».
Voir aussi: Deuils: comment les surmonter?

