J’avais trois ans, la première fois. «Maman, il est où ton père? Il est au ciel. Tu peux lui parler, il t’entend, tu sais. Il ne peut pas te répondre, mais il t’entend.»
Avec sa Germaine, Noël avait eu six enfants, dont quatre étaient morts trop tôt. L'aînée s'appelait Monique, morte d'un cancer à l'âge de 23 ans. Le premier mort de mon vivant s'appelait Philippe. J'en avais fait mon grand-père de substitution. Je ne sais plus de quoi il est mort, mais je me souviens qu'il avait fallu cacher son départ à sa soeur, ma grand-mère Germaine, qui n'a d'ailleurs pas tardé à le suivre. J'étais leur trésor, la seule petite de la famille, leur seul prolongement. Ils étaient mes complices et mes confidents. Dans mon coin, j'ai pleuré en silence, pleuré leur départ, la noirceur, le vide et leur absence. Je pleurais qu'ils n'aient pas eu le droit de vivre plus longtemps. Pas pour moi, pour eux. Je suis vite devenue grande. Un peu plus à chaque fois.
Les années 1980
J'ai renié la maladie qui a pourtant emporté mon père le 15 octobre 1982. J'avais 19 ans, il en avait 43. Je lui en ai voulu de mourir le soir de l'examen final d'un cours de radio qui allait changer ma vie. Je n'avais pas encore imaginé qu'il était peut-être parti pour me laisser toute la place. De ce jour je n'ai rien oublié. Ni des jours qui ont suivi. Une semaine après la mort de mon père, son frère Jacques, 47 ans, mourait d'un syndrome rarissime dans le même hôpital. Mes grands-parents n'ont pas survécu à la perte de leurs fils.
À 20 ans, j'avais déjà d'un peu trop près et plus souvent qu'à mon tour fréquenté La Faucheuse, la mort...Celle qui nous arrache les ongles à froid, celle qui nous tord le cerveau à mains nues, celle qui nous fait croire que plus jamais on ne trouvera de raisons de rire, parce que plus rien n'est drôle. Celle qui s'installe en forme de poing serré à la place de l'estomac. Elle qui se croit tout permis, qui a le droit de tout. Elle, la mort qui a droit de vie ou... de mort. Elle qui nous crache à la gueule notre pauvre état de chair molle. Je sais son odeur, sa couleur et sa force. Je sais le sale boulot qui lui incombe et je sais le mur de brouillard qu'elle édifie autour d'elle. J'ai vu de visu quatre de ses pitoyables prestations. Jean-Guy, André, Jean, Myra sont morts sous mes yeux, dans mes bras. J'ai vite compris qu'à défaut d'avoir la peau de la mort, il ne me restait qu'à aimer mes vivants.

